Un modèle politique et mystique
Aucun pape n'avait parlé officiellement de Jeanne d'Arc depuis sa canonisation en 1920. Tout dernièrement sa Sainteté Benoît XVI lui a consacré l'une de ses catéchèses du mercredi
et nous publions donc sur notre blog cet article paru dans "Famille Chrétienne" d'Elisabeth de Beaudoin.
Les Français connaissent assez bien les grandes lignes de la vie de Jeanne d'Arc, de sa naissance à Domrémy en 1412 à sa mort
sur le bûcher à Rouen, le 30 mai 1431. Tout comme certaines de ses déclarations, consignées dans son procès de condamnation ou son procès de réhabilitation (deux sources d'une valeur historique
incontestable, qui annulent toute idée de "mythe" ou de "légende" de Jeanne d'Arc). Par exemple : sa réponse à ses juges, qui lui demandent "si elle sait être en la grâce de Dieu" et que
le Saint Père nous rappelle : "Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; et si j'y suis, Dieu m'y veuille tenir". Ces déclarations, citées pour certaines dans le Catéchisme de l'Eglise
catholique, placent la modeste pucelle d'Orléans, qui ne savait pas lire et à pein écrire, parmi les théologiens et les docteurs. Le Saint Père n'hésite pas, d'ailleurs, à comparer Jeanne à deux
saintes docteurs de l'Eglise : Catherine de Sienne, patronne d'Italie et de l'Europe, et Thérèse de Lisieux, patronne secondaire de la France, comme Jeanne.
Une spiritualité profondément christocentrique et mariale
On connaît moins, en revanche, ce que Benoît XVI appelle "la profondeur de l'âme de
Jeanne d'Arc", et qui sert pourtant de clef pour comprendre sa vie hors du commun. Pour savoir quel feu brûlait en elle, il faut se
replacer dans la spiritualité de l'époque : celle du Nom de Jésus. Enseignée par Saint Bernardin de Sienne (1380-1444) et répandue en Europe par les franciscains, comme l'explique le Saint Père,
cette spiritualité populaire repose sur la répétition du Saint Nom de Jésus, auquel est toujours uni le nom de Marie. "Profondément christocentrique et mariale", cette spiritualité simple, à la
portée des plus pauvres et des plus petits, place peu à peu de Jésus et de Marie au centre de l'âme et de la vie, tout en faisant grandir la charité envers le prochain.
C'est de ses parents, "des paysans aisés" et "d'excellents chrétiens" que Jeanne la reçoit au premier chef. En
conséquence, elle démontre dès l'enfance "une grande charité et compassion envers les plus pauvres, les malades et tous les souffrants, dans le contexte dramatique de la guerre". Plus tard aussi,
les soldats loueront, non seulement son courage et son extraordinaire pureté, mais sa bonté.
"Chers frères et soeurs, confie le pape aux pèlerins présents, le nom de Jésus invoqué par notre
Sainte jusqu'aux derniers instants de sa vie terrestre, était comme un souffle incessant de son âme, comme le battement de son coeur, le centre de toute sa vie".
Il poursuit en rappelant le poète Charles Péguy
: "Le mystère de la charité à Jeanne d'Arc est cet amour total pour Jésus et pour son prochain, en Jésus et pour
Jésus".
Expérience mystique et mission politique
Jeanne n'est pas la seule Sainte laïque, engagée dans le monde, qui soit en même temps mystique et consacrée dans
la virginité. Mais le lien existant dès le départ, chez elle, entre son expérience mystique et sa mission politique, fait de cette jeune fille un cas unique dans l'histoire de l'Eglise ; et il
constitue, souligne le pape, un des aspects les plus originaux de sa sainteté. En effent, lorsque l'archange Saint Michel se manifeste à Jeanne, elle a treize ans - elle se sent alors autant
appelée à "intensifier sa vie chrétienne qu'à s'engager personnellement dans la libération de son peuple". Durant une vie cachée de plusieurs années, explique Benoît XVI, "elle
s'engage davantage dans la vie sacramentelle et la prière : participation quotidienne à la messe, confession et communion fréquentes, longs temps de prière silencieuse devant le crucifix ou
l'image de la Vierge".
Bel exemple de sainteté pour les laïcs engagés en politique
A 17 ans, elle commence sa vie pubique. Sa mission politique : "la libération de son peuple est une oeuvre de justice humaine, que Jeanne accomplit dans la charité par amour de
Jésus". Cette mission se réfère à une valeur plus haute : la double royauté du Christ. Benoît XVI rappelle que "Jésus était contemplé par Jeanne comme le Roi du ciel et de la terre (et
que) sur son étendard, elle avait fait peindre l'image de Notre Seigneur tenant le monde, icône de sa mission politique". Elle veut rendre à Charles VII le royaume de France, parce qu'il est
le lieutenant du Christ pour ce royaume. Elle commence par proposer la paix au Roi d'Angleterre, "une véritable paix dans la justice entre les deux peuples chrétiens", souligne Benoît
XVI. Elle ne s'engage dans la lutte que parce que sa proposition a été rejetée.
Jeanne est avant tout une chrétienne, qui donne toujours à Jésus la première place, selon sa belle expression
: "Notre Seigneur premier servi." Une jeune fille entièrement mue par la foi, l'espérance et la charité, pour qui "aimer Jésus
signifie toujours obéir à sa volonté" et dont l'action est enracinée dans la
prière. Benoît XVI n'hésite pas proposer cette "personne très forte et décidée, capable de convaincre des hommes incertains et
découragés, avec charité et amour de Jésus" comme modèle pour les laïcs :
"Elle est un bel exemple de sainteté pour les laïcs engagés dans la vie politique, en particulier dans les situations les plus
difficiles". Un siècle plus tard, rappelle le pape, l'anglais Saint Thomas More portera un témoignage
analogue.
Amour de l'Eglise jusqu'à l'héroïsme
Le 23 mai 1430, Jeanne est faite prisonnière. Sa
passion commence alors, marquée par le long et dramatique procès qui la conduit au bûcher. Présidé par l'évêque Mgr Pierre Cauchon et l'inquisiteur Jean le Maistre, il est en réalité mené par un
groupe de théologiens de l'université de Paris. Il constitue, enseigne le Saint Père, "Une page bouleversante de l'histoire de la
sainteté et également une page éclairante sur le mystère de l'Eglise qui, selon le Concile Vatican II est à la fois sainte et appelée à se purifier". En effet, "ces juges sont des théologiens auxquels il manque la charité et l'humilité pour voir chez cette jeune l'action de Dieu". Ils vont la
condamner, elle, une sainte, comme hérétique, et l'envoyer à la mort sur le bûcher.
Commentaire du Saint Père : "Viennent à l'esprit
les paroles de Jésus selon lesquelles les mystères de Dieu sont révélés à qui possède le coeur des tout-petits alors qu'ils restent cachés aux sages et aux savants qui n'ont pas l'humilité".
Pour les théologiens ou ceux qui dans l'Eglise exercent une autorité, cette page d'histoire constitue un véritable appel à la sainteté.
Mais il y a plus : condamnée par des hommes d'Eglise,
Jeanne ne renonce pas à confesser que Jésus et son corps mystique sont inséparables : "C'est tout un de Notre Seigneur et de l'Eglise" déclare-t-elle à ses juges. Dans un tel contexte,
remarque le Saint Père, "cette affirmation possède un caractère vraiment héroïque. Dans l'amour de Jésus, conclut-il, Jeanne trouve la force d'aimer l'Eglise jusqu'à la
fin".
Elisabeth de Beaudoin (article paru
dans Famille Chrétienne)
* Photos de la statue de Jeanne d'Arc mise à l'honneur cette année dans le choeur de l'église Saint Martin de
Marcolès (copyright ER)